Une bibliothèque nomade pour les sans-abri

22 October 2011
Par / publié dans Interview

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« Si je vous racontais ma vie, vous ne penseriez pas de moi ce que vous pensez maintenant. »* Ces paroles d’un sans-abri ne laissent pas de glace. Des centaines de personnes survivent dans les rues de Bruxelles. Souvent, à la vue d’un SDF, on détourne le regard, niant son existence. Marlène Nuhaan lutte contre l’indifférence avec son blog Brussels is love. Passionnée, elle est à l’origine des trousses de toilettes et de la bibliothèque de rue pour les sans-abri.

La « bibliothèque de rue »

Marlène rencontre plusieurs personnes logeant dans la rue qui lisent constamment. Elle discute avec elles et leur apporte quelques livres. La bibliothèque de rue voit le jour tout doucement. « Au départ, je me dis que je vais reprendre les livres une fois qu’ils ont été lus. Mais c’est infaisable parce que les gens se déplacent et ne restent pas toujours au même endroit. Je dis donc aux personnes intéressées : "Faites circuler les livres. Vous les lisez, puis vous les passez à quelqu’un d’autre." Ça marche comme ça... »

Marlène Nuhaan à la nuit des associations. (L'e-ris)

La bibliothèque de rue fonctionne grâce aux généreux donteurs qui offrent des livres pour l'initiative citoyenne de Marlène. « Au tout début, je fouille un peu dans ma propre bibliothèque pour voir un peu ce que ça donne. Mais après, je reçois pas mal de dons, des caisses et des caisses de très beaux livres. Je crois qu’au total, je permets la circulation de 300 ou 400 livres dans les rues. »

Un livre, une chaleur

Les produits de toilette, tout le monde en a besoin. Mais les livres… Tout le monde ne lit pas et le public est évidemment un peu plus restreint. Pourtant, beaucoup de gens ont envie de lire, même parmi les sans-abri.

(Brussels is love blog)

« Un livre apporte une richesse d’esprit, une chaleur. Et puis, le fait de donner un livre est aussi une reconnaissance pour une personne sans domicile. "Tu n’es pas juste quelqu’un qui a besoin de soupe et de couvertures, tu as aussi un esprit." Bien sûr, c’est tout aussi important que d’avoir chaud. Mais après que la survie et les besoins primaires sont assurés, qu’est-ce qu’on fait ? », explique Marlène.

Origines de la bibliothèque de rue

« Il y a exactement un an, en octobre 2010, je parle avec un sans-abri pendant deux heures pour la toute première fois de ma vie. C’est un dimanche très froid et cette personne dort sur un matelas au boulevard Anspach. » Une rencontre poignante que la néerlandophone n’est pas près d’oublier. Bouleversée, elle retourne voir le sans-abri le lendemain, après son travail.

« J’ai été touchée par ses histoires et aussi par le fait qu’il y a des personnes qui vivent à la rue dans le froid en essayant de survivre ! », confie-t-elle.

Marlène souhaite faire un geste pour l’aider avec ses moyens. Même si ce n'est que pour sensibiliser la population du sort de ce sans-abri. « "Je ne peux pas vous donner un appartement, je ne peux pas vous donner de l’argent… Mais, j’aimerais bien faire quelque chose." Il me répond qu’il aimerait vraiment une trousse de toilette, parce qu’il se sent sale et qu’il ne peut rien faire de bon de sa journée dans cet état... »

(Brussels is love blog)

Très spontanément, Marlène lance alors une collecte d’articles de toilette. Brosse à dent, dentifrice, savon, crème... Tous ces produits coûtent cher. Pourtant, les citoyens se montrent extrêmement généreux. « D’abord, j’ai assez de produits pour une personne. Après une semaine, je peux réaliser 40 trousses de toilette complètes. Et, en deux mois, j’ai de quoi en faire 300. Des amis et des bénévoles m’ont aidée à former et à distribuer les trousses ! »

Trois mois après ce premier projet, Marlène n’a plus trop envie d’être « madame trousse de toilette ». Cette formatrice de profession a donc cherché un autre projet.

« Je me suis dit qu’après l’hygiène, il y a peut-être autre chose… »

Après la distribution des trousses de toilette, elle a rencontré des personnes sans domicile qui lisaient. « Mon fils et une amie me disent : "Moi ce que je ferais, si j’étais à la rue, c’est lire ! Parce qu’on a peut-être enfin le temps de lire." J’ai tout de suite pensé que faire une collecte de livres et les distribuer dans les rues est une bonne idée ! », ajoute la volontaire au grand coeur.

Quelques difficultés tout de même

Pendant six mois, la formatrice indépendante a peu de travail. Marlène consacre toutes ses soirées et ses week-ends à ses projets avec les sans-abri. Mais aujourd’hui, faute de temps, la bibliothèque nomade se retrouve à l’arrêt.

(Brussels is love blog)

« Je cherche parmi les enthousiastes de mes projets, des gens qui sont prêts à faire une tournée avec leur sac à dos plein de livres. Mais, je n’en trouve pas. Des donateurs, il y en a beaucoup, mais des gens qui sont prêts à aller sur le terrain, non. J’espère qu’en plein hiver, on redémarrera avec un peu plus d’énergie. »

Exister dignement

Beaucoup pensent que les sans-abri n’ont besoin que de satisfaire des besoins primaires : manger, boire et être au chaud. Mais ces personnes sont comme les autres. Les relations humaines sont importantes pour elles. Pourtant, les passants évitent de croiser leur regard et s’ils concèdent à leur donner quelque chose, ce n’est bien souvent que quelques pièces. Bien trop peu pour les sans-abri.

« Le plus souvent, ils sont en demande de relations dignes, qui ne sont pas dans la charité, qui sont plus authentiques et respectueuses de leur personne. Ils ont besoin de parler et de nouer des liens sociaux », affirme Marlène.

(Brussels is love blog)

Pour briser l’anonymat des sans-abri, Marlène leur offre une tribune d’expression via son blog, sur laquelle aucune censure n’est faite. Un espace portrait leur permet d’exister et d’avoir un visage. Contrairement à ce que l’on peut croire, beaucoup acceptent d’être pris en photo. Une petite phrase résume les caractéristiques de leur personne et de leur vie.

« Il y a une urgence, un besoin énorme d’expression, mais par d’autres canaux que par leurs copains ou d’autres gens qu’ils voient tous les jours. Le fait d’être publié sur un blog, c’est assez symbolique parce qu’il y a un public qu’ils ne connaissent pas et qui ne les connaît pas non plus. Ça donne une certaine témérité à leur expression. »

Une passion pour les manifestations urbaines 

Le travail philanthropique de Marlène améliore un peu le quotidien des sans-abri. Mais il lui permet aussi d'engager des actions dans la rue. Un lieu cher à notre volontaire pour les rencontres qu'il rend possibles.

« Depuis toujours, je suis passionnée de ce qui peut se passer dans la rue. Toutes les manifestations plutôt spontanées d’humanité et de rencontres dans l’espace public. Je trouve cela extraordinaire parce que c’est humain et naturel. Nous avons besoin, surtout dans les grandes villes, de sortir de l’anonymat qui fait que nous ne connaissons que notre cercle familial, peut-être quelques amis et notre cercle de travail. On fonctionne tous dans un vase clos où on ne communique plus avec notre environnement naturel. Dans ce sens là, oui, je suis passionnée de cette idée de se réapproprier la rue. Faire de l’art urbain, des événements spontanés, j’aime beaucoup ! »

 

 

*Le livre du collectif MANIFESTEMENT, Revendication de (pré-)SDF bruxellois est disponible aux Maelström pour 3€. Pour chaque livre acheté, un livre est offert à un sans-abri.


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